Ce
travail s'élabore en alternance dans les 5m2 qui me servent de
bureau et dans les 70m2 de mon atelier. Il faut traverser la maison,
sortir en s'immergeant dans le paysage, montagne et végétation,
odeurs puissantes et silence pour descendre de deux niveaux et
atteindre mon atelier : il est une matérialisation de mon univers
mental tout comme le bureau. Ces deux univers n'en forment qu'un
seul, indissociablement liés. ils sont les balises déclenchant
le processus de création.
Voilà
mon univers de langage. Mon poème-objet quotidien. Désordre créateur
d'ordre. Chaos originel des sculptures et textes. Un
des moments clé. Moment déclic essentiel étant le temps que je
passe entre le bureau et l'atelier. Bref lorsque je vais de l'un
à l'autre avec un travail en cours dans les deux lieux. Long parfois
quand l'extérieur m'attire vers une marche sur la montagne ou
un mur à remonter dans le jardin, ou le labeur à l'extérieur du
lieu de création. "Le langage est né d'une longue observation
muette et ceux qui l'ont inventé ne sont pas ceux qui ont parlé
en premier. Ce sont ceux qui ont le mieux observé le mouvement
de la parole dans les choses apparemment silencieuses, et principalement
dans celles qui paraissent le plus insondables. Tels sont le ciel,
l'eau, le roc."
Je
ne suis pas un créateur théoricien. Je tend à être dans l'action
en permanence tant dans l'écriture que dans la sculpture, tant
avec l'abstrait de l'écriture que le concret de la sculpture,
travail sur la matière, avec la matière, où les gestes accomplis
sont pour moi aussi important que le résultat. travail sur soi
? travail avec soi plutôt, avec soi et le monde, de soi dans le
monde, avec le monde de la matière. "Quand l'écriture née de l'éclair
se fit entendre, c'est alors seulement que la parole s'apparut
dans l'étonnement des hommes."
Parce
que mon interrogation sur la langue, le langage, l'écriture et
son usage passe par la matière, l'écriture de Jean Monod me parle.
Parce qu'elle est avant tout l'expression transmissible d'une
tentative de compréhension de la vie et de la place que nous y
avons. Paradoxe ? L'usage de mots pour dire l'indicible ? L'interrogation
essentielle -essence- est ce qui agit dans notre cerveau-corps.
Agit et non se passe. Interrogation sur le langage, dans le langage.
On
dit : la pensée n'est possible qu'avec les mots. Je dis la pensée
est possible avec les images et les symboles. Jean Monod s'interroge
sur les portes sonores dont je me sens -mon cerveau-corps- proche.
Déstructuration ? De quelle structure ? La musique d'un Pascal
Dusapin (ou d'un Varese par exemple) est-elle destructuration
ou structure "nouvelle" plus proche de l'archaïque/archétypique
retrouvé ? Où est la vérité ? Ce qui est sûr c'est qu'elle n'est
pas dans l'utilisation marchande du langage.
Et
je structure mon travail sur la matière m'appuyant sur les recherches
d'autres avant moi. Formes géométriques, cadres, lois de lecture
de l'image, perspective, nombre d'or... Et puis lecture sans guillemets
des grottes préhistoriques qui sont écritures que nous ne savons
plus lire avant d'être dessin, que nous devons réapprendre à lire.
Comme est écriture un wampun, un quipu, une peinture aborigène,
ou encore les peintures de sable navajo et les mandalas bouddhistes.
Une tablette cunéiforme n'est déjà plus qu'écriture marchande,
elle nie la portée, le rôle de l"écriture. Elle est déjà prémice
du libéralisme qui fait de tout objet profane ou sacré une marchandise.
C'est pourquoi aujourd'hui, dans notre monde occidental l'artiste
ne trouve pas sa place. Ou plutôt le croit-il. Voudrait-il une
place au grand jour des media ? Pour les contrer ?
La
place de l'artiste est petite aujourd'hui, il est reconnu par
une petite communauté. Son travail n'en perd pas sa force interne.
Son travail rayonne pour quelques-uns et remplit son office. Mon
travail d'artiste s'échange, se troque, se donne. Plaisir de partager
mon travail contre un autre travail. "Les Sioux disent que les
rêves viennent des pierres qui sont sous la terre. Ils disent
que ces pierres sont rondes et qu'elles voyagent." Il n'y a plus
de langage. Il faut retourner aux source de celui-ci pour trouver
son essence, son rôle.
Pourquoi
parler ? pourquoi écrire ? L'art est un rempart face à la barbarie.
Un rempart à la fois fragile et puissant, nécessaire, fait de
symboles, d'images profondes qui émergent à la surface du marécage
des mensonges.
Le
chamane qui peint ou fait peindre sur la paroi d'une grotte est
dans l'échange de savoir. L'illumination du chaman est un savoir.
Sa communication avec l'ailleurs, l'autre, une autre dimension
est un savoir -dangereux- dans lequel il implique sa personne.
Au risque de sa vie, pour la survie de sa communauté. Pour sa
propre survie. Sa place dans la communauté n'étant pas toujours
enviable. Il n'est pas homme de pouvoir. Il est homme du doute
et du lien avec le doute. Il risque sa vie à chaque rituel. Pour
vaincre le doute. Sans jamais y parvenir tout à fait. Il rééquilibre
le monde dans lequel nous vivons à son détriment. Au péril de
sa santé physique et mentale.
Plutôt
qu'artiste, je me sens chamane vivant dans une société où celui-ci
n'a plus sa place. Mes poèmes-objets, mes bâtons anthopoémétriques,
mes déesses-mères ne sont pas des objets d'art au sens marchand
du terme mais des visions de mouvement en mouvement dans la matière,
des matières habitées par les fulgurances de mon cerveau. "Tel
je suis parce qu'un âme en moi vient payer sa dette. Chamane est
qui fut sorcier dans une autre vie. Son pouvoir n'est ni élection
ni supercherie. C'est sa peine."
Au
début il y a le doute qui emplit le vide. Cette question qui ne
veut pas se poser et plane dans le cerveau. Entre les neurones
du regard, du toucher et de l'ouie. Cherchant un chemin à des
vitesses atomiques. Puis des couleurs, des formes et des sons
Insaisissables tant la vitesse est grande, tant ces couleurs,
formes et sons emplissent le cerveau cherchant des connections
dans toutes les directions. Un incendie dont les flammes se concentrent.
Un chaos qui s'ordonne. Un vacarme qui s'harmonise. Pas d'usage
de stupéfiants. Cela peut arriver n'importe où à n'importe quel
moment. Dans le sommeil, en voiture, à table, en bêchant le jardin,
en montant des murs de pierres sèches, lorsque je chante ou siffle,
en regardant voler la buse ou fuir le renard, le chevreuil, l'écureuil
ou la fouine. Pendant la lecture d'un livre, entre les lignes,
sous les lignes, au-dessus des pages, n'importe où n'importe quand.
Mais pas de mots dans ces fulgurances. Jamais.
Le
problème vient quand on veut mettre des mots sur les images. Alors
je dessine, plus exactement, le fais des croquis, tente la synthèse,
le plan d'un objet qui rappellera les couleurs, les formes et
les sons. Leur permettra de s'exprimer de nouveau. Dans le croquis,
des mots pour compléter, guider, mémoriser ce que je veux obtenir
de la matière qu'il faudra assembler, travailler. Un croquis :
un pense-bête qui doit permettre lorsque le temps viendra d'aller
à l'atelier de retrouver les ombres de la fulgurance. Et puis
des moments rares. Dans l'atelier quand au contact de la matière,
de sa couleur, sa forme, sa texture, la fulgurance prend forme
là, dans l'immédiat. Calmement. Où lentement s'élabore la magie
d'une transposition du cerveau à la matière ou l'inverse. Je ne
sais pas toujours. Je sais qu'il se passe quelque chose qui construit
de mes sens à l'objet, de l'objet à mes sens. Un aller-retour
incessant et insaisissable -encore- du corps à la matière, de
la matière au corps ou de la matière au corps, du corps à la matière.
Devant
le résultat -le poème-objet- par de discours. Un choc passant
par les yeux et l'odeur de la matière, entrant en résonnance avec
le corps. Tel est l'objectif que je tente d'atteindre sans être
sûr d'y parvenir. Résultat que je désire obtenir en utilisant
des matériaux bruts, en "ouvrant" (d'ouvrager) le moins possible
la matière et en "ouvrant" (d'ouvrir) le plus possible la forme.
Même démarche dans les couleurs : le noir, le rouge et le bleu.
Toutes trois obtenues avec des pigments bruts : le feu, la terre
et le sulfate de cuivre. De la matière brute de mon cerveau jaillissent
des images brutes. Pas brutale au sens de violent. Elles sont
lumineuses et sombres à la fois, pleines et vides, envahissantes
et créant de l'espace. Elles sont dans la matière cérébrale (et
la lumière est une matière) comme dans les matériaux utilisés.
Dans les matériaux, pas à leur surface, dans la vibration des
matériaux, dans leur harmonie de proportions partant de l'harmonie
du Nombre d'Or. Elles vibrent en moi parfois à des moments indéterminés,
dans le poème-objet de même. Parfois inerte (ou endormi), parfois
vivant.
La
langue naît de l'observation de la matière. Elle est le fruit
du regard. On écrit avant de parler. En nous ce grand silence
que recherche les méditants. Ce silence fait de lumière, l'écriture
de notre cerveau. Notre écriture cérébrale. Les sons sont d'abord
des images mentales avant de traverser notre larynx et de vibrer
avec le vent. Créer des poèmes-objets c'est tenter de retrouver
cette communication d'avant les mots, d'avant le mensonge des
mots. Sans la matière par de mots. Sans le bois, la pierre, le
feu, l'air, la terre, la plume, l'os, la peau, la lumière pas
de mots. Pas de mots pas d'écriture. Sans matière pas d'écriture.
L'écriture vient du geste. Le geste est d'abord la marche. Première
écriture, l'empreinte du pas dans la terre. Mouvement fait matière.
Matière faite mouvement, glissement vers l'écriture. Flèche plantée
dans la chair de l'animal. Signe dans le vivant. Carcasse laissée
après prélèvement de viande. Fruit ramassé sur le sol. Empreinte
du fruit dans l'herbe. Entaille faite dans l'arbre. Ecriture.
Ecritures. Signes d'un passage.
L'observation des signes engendre l'écriture. Les lettres ne sont
pas Ecriture. le A est une tête de vache renversée. L'alphabet
n'est qu'un phénomène utile venu bien après la naissance de l'écriture.
Necessité économique de compter, d'effectuer des transactions.
Ce qui est Ecrit sur les parois de la grotte Chauvet ou d'Altamira
sur les roches du Tassili ou les abris sous roche d'Australie
est ecriture véritable laissant toute sa place à la construction
cérébrale appuyée, soutenu par la parole.
Un
dessin se lit accompagné de paroles. Celui qui lit le dessin pénètre
le dessin et laisse jaillir de sa mémoire le sens non pas caché
mais intrinsèque au dessin. Souvent il chante. Parfois le silence
se fait en lui et alors jaillit la lumière conservée dans le dessin.
Comme celle-ci peut jaillir d'une déesse-mère d'ivoire ou de pierre.
Comme celle-ci peut encore jaillir ce certaines sculptures. La
lumière qui jaillit alors inonde le corps, du cerveau jusqu'au
capillaires des orteils. Aucun mot ne peut traduire ce qui se
passe. Pourtant ce qui se passe est plus fort que les mots. Modifie
le corps définitivement. Transforme l'être.
Faire
des poèmes-objets, des sculptures, des bâton anthropoémétriques
est un acte rituel relevant du chamanisme. Pour celui qui le fait.
Pour celui qui saura se lire en l'objet.
Lafarre, mai 2003 Manuel Van Thienen